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Le vertige Sade au musée d’Orsay

15 octobre 2014 1 commentaire

Photographie sans titre, Dora Maar, 1940 SFMOMA

Libertinage, Sade, sadiser, sadisme, une vie aventureuse façon Casanova, la Bastille, les évasions, les fêtes galantes, la Révolution Française, Juliette et Justine… Des mots, des images, des clichés. Mais, non, je ne connaissais rien à la pensée de Sade en arrivant au Musée d’Orsay. J’y allais parce que je suis plongée dans l’univers des surréalistes ces temps-ci, et que Sade est une de leur référence essentielle, avec Lautréamont. Et aussi parce que je me doutais bien qu’Odilon Redon allait être représenté, avec certaines de ses Tentations de Saint Antoine et tous ses dessins qui effleurent le rêve, les peurs, les fantasmes. Et puis quelle belle idée d’exposition que de partir d’un écrivain pour construire un univers pictural qui traverse les siècles et montrer ses influences. Car il en a beaucoup dans le domaine des arts plastiques, des influences.

Alors, bon, ça commence bien, avec des écrans sur lesquels sont projetés des extraits de films. Ca me prend par les sentiments, le cinéma. Le visage tourmenté d’Ingrid Bergman dans Docteur Jekyll et Mister Hyde, la beauté lumineuse des jeunes hommes dans Salo ou les 120 journées de Sodome de Pasolini, le vertige de la femme en haut du clocher dans La vie criminelle d’Archibald de la Cruz, la caméra tueuse du Voyeur de M. Powell. Les surréalistes, les voilà déjà avec deux Bunuel (La vie criminelle…et l’Age d’or) et proches avec Franju Les yeux sans visage.

Mais finalement, dans cette énorme exposition, où les dessins académiques côtoient les photomontages, les peintures, les sculptures et des extraits de textes, le plus merveilleux va être la rencontre avec les idées de Sade, tellement modernes. Et je comprends enfin, moi qui hante l’esprit surréaliste en tentant d’y pénétrer par l’intérieur (par le roman bien sûr) pourquoi les surréalistes ont tant estimé le marquis. Eux qui critiquaient l’état et la notion même de loi, qui avaient vécu adolescents la guerre de 14 et y avaient perdu toutes leurs illusions sur la civilisation occidentale, voici une pensée qui leur apporte une grille de lecture pour comprendre le monde. Pour ces jeunes gens révoltés contre le pouvoir de l’état, de l’église et des valeurs bourgeoises issues du siècle précédent, Sade montre la voie quand il écrit que l’état n’est qu’une façon déguisée de légaliser la violence. Qu’est ce que la guerre en effet sinon le lieu où tuer est autorisé ? Qu’est ce que l’éducation si ce n’est la possibilité de punir: allez, la fessée, le martinet, la prison, la torture, la peine capitale qui est pour Sade une horreur, une inhumanité.

Les voleurs font en tuant pour voler moins de mal que les généraux des armées qui détruisent les nations seulement par orgueil.

On ose déclamer contre les passions, on ose les enchaîner par des lois, mais que l’on compare les unes et les autres, et que l’on voie qui, des passions ou des lois, ont fait le plus de bien aux hommes.

Sade pour les surréalistes est aussi celui qui a travaillé dans les asiles de fous, celui qui a écrit que la majeure partie de la vie se déroule dans l’imaginaire. C’est aussi ce constat que tout acte humain est d’ordre sexuel, que toute la civilisation repose sur les désirs, les fantasmes, et les assouvissements de l’énergie sexuelle. Dans l’exposition, on trouve de tout, un bric à brac effarant et passionnant qui nous emmène du 15ème siècle (ah, une toute petite allégorie au crayon de Pisanello sur la Luxure) au 20ème siècle à travers toutes les représentations de viols, d’enlèvements (Sabines, Europe…), les décapitations (Judith), les tortures (les saints coupés, écartelés…), les punitions, la représentation humoristique ou crue du sexe. Sade écrit que l’homme tire un plaisir immense du spectacle de la souffrance d’autrui, ce qui explique son comportement historique. D’où ces images de la vie des saints, ces scènes de meurtres antiques, ces femmes lascives que l’on punit, les foules agglutinées au pied des potences et des guillotines, le succès des histoires policières…

On ne déambulera pas dans cette exposition pour voir du beau, se ressourcer calmement, non. Pourtant on en verra avec des aquarelles de Rodin, des oeuvres de Gustave Moreau, Kubin, Degas, Füesli, la puissante représentation de La Guerre par Henri Rousseau. On va surtout se laisser entraîner dans l’humour dévastateur des feuillets érotiques du 18ème siècle, des dessins de Daumier, ceux de Goya. On va aussi grimacer de dégoût devant certains montages de Hans Bellmer, certaines planches d’anatomie très crues. On se plongera dans une ambiance et on réfléchira devant ces oeuvres choisies pour exprimer la pensée de Sade qui se déroule comme le serpent insinuant son poison.

Je me demande maintenant si elle est bien juste la loi qui ordonne à celui qui n’a rien de respecter celui qui a tout.

Quelle modernité !

Quant aux surréalistes, oui, il y en a, et pas qu’un peu, avec des photos de Man Ray, de Dora Maar, des dessins et peintures de Max Ernst, André Masson,  Dali, Picabia, Ubac, Duchamp, Bellmer…

Quelle puissance, et moi qui croyait que Sade ne parlait que de coucheries libertines.

Hans Bellmer

L’expo se termine quand vous êtes à bout sur l’immense et magnifique Dune de sable de Bacon qui fait face à La Coquille d’Odilon Redon… Tout se conclut. Ah, courez.

… Ainsi je voudrais, une nuit,
Quand l’heure des voluptés sonne,
Vers les trésors de ta personne,
Comme un lâche, ramper sans bruit,

Pour châtier ta chair joyeuse,
Pour meurtrir ton sein pardonné,
Et faire à ton flanc étonné
Une blessure large et creuse,

Et, vertigineuse douceur!
À travers ces lèvres nouvelles,
Plus éclatantes et plus belles,
T’infuser mon venin, ma soeur!

Charles Baudelaire, Les Fleurs du mal

Commentaires (1)

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  1. Isabelle dit :

    Sade, j’ai lu au lycée avec les copains-copines mais pas en cours … c’était il y a bien longtemps maintenant !

    Ton éclairage me permettra de réviser mon jugement sur cette œuvre qui me questionne encore entre simple « libertinage », mais au dépend des femmes et des plus démuni-es, et références artistique et philosophique pour tant de monde …

    J’irai donc voir cette exposition grâce à ton texte.

    Merci Alexandra

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