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Gabritschevsky, le peintre qui avait étudié les mouches

5 août 2016 0 commentaires
Sans titre, 1950, gouache-sur-papie, Collection-Chave-Vence-©-Galerie-Chave-Vence

Sans titre, 1950, gouache-sur-papie, Collection-Chave-Vence-©-Galerie-Chave-Vence

Eugen Gabritschevsky, exposé jusqu’au 18 septembre à la Maison Rouge, à Paris, est un grand artiste, une personnalité picturale dont l’oeuvre m’a saisie dès la première vision. On pense aux petits formats de Paul Klee, aux oeuvres surréalistes de Max Ernst ou André Masson. Et pourtant, ces gouaches, ces aquarelles sur calque, ces fusains, ont été produits par un homme qui a passé quarante ans dans un hôpital psychiatrique, d’où l’appartenance de son travail à l’art brut, c’est à dire une oeuvre qui a été conçue et vécue hors des sentiers classiques de l’art par un homme qui vivait en marge du rythme « normal » de la vie, qui ne parvenait pas à trouver un équilibre dans la société humaine.

Nous qui regardons son travail, ces milliers de gouaches qui forment la trace qu’il a laissée, nous voyons une oeuvre d’art, mais pour lui c’était quoi? L’empreinte directe de son inconscient? Le contenu de ses rêves ?

Pour celui qui est classé malade mental, pas besoin de drogues, d’inspiration ou de mise en situation pour exprimer ses visions intérieures. Gabritschevsky, né en Russie à la fin du 19ème siècle, d’un père scientifique et dans une famille aisée et cultivée, avait commencé sa vie sans les souffrances qui furent les siennes après la trentaine. Après des études aux Etats-Unis, il avait intégré l’institut Pasteur à Paris, pour y étudier les mouches. Promis à un bel avenir de chercheur, il quitta pourtant tout pour vivre reclus, en milieu hospitalier, peignant des années durant, dans le cadre de son hôpital.

Pourquoi ce besoin d’art ? Voilà qui rejoint mes questionnements habituels.

Gabritschevsky peint des foules, des silhouettes errantes, évanescentes, des sortes de théâtres où s’agitent des formes fantomatiques, des nuages, des façades écrasantes, des animaux bizarres, reflets des crises et des destructions des guerres de son époque ou peut-être juste de son ressenti. Il s’approche sans le vouloir peut-être consciemment (d’où la catégorie d’art brut où on le met) de ce que recherchait Odilon Redon qui écrivait « tout se fait par la soumission à la venue de l’inconscient« , peintre à qui il peut aussi être relié à cause de leur intérêt commun pour les théories de l’évolution, pour le monde des insectes et la botanique. Sauf que pour Redon, la recherche sur ces thèmes est volontaire, alors que pour Gabritschevsky, ces thèmes sont sans doute au coeur même de ses angoisses, et à la source de son art. L’oeuvre de Gabritschevsky est aussi à rapprocher du travail des surréalistes, mais, pour les mêmes raisons que vis à vis de Redon, il ne le savait pas. Il utilise comme eux des techniques de révélation d’images par frottements, grattages, collé/décollé. Ce qui est fascinant, ce qui me  fascine, c’est de voir dans ces couleurs, ces images, la forme graphique de ce que recèle une âme. Et de penser qu’en les produisant, il n’avait pas besoin de plaire, et qu’il ne subissait ni la pression de l’économie, ni celle du temps, puisqu’il était sorti du circuit social et temporel. Et c’est bien sûr une énorme différence que de créer comme on pousse un cri, ou peut-être comme on respire. On s’approche un peu avec lui des secrets de l’invisible.

mur G

 

Exposition à La Maison Rouge jusqu’au 18 septembre 2016
10 bd de la bastille – 75012 paris france
Cette exposition se déplacera à la Collection de l’Art Brut à Lausanne de novembre 2016 à février 2017, puis à l’American Folk Art à New York de mars à août 2017.

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