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Face à l’Océan (Triste comme la pluie,I)

21 juin 2013 0 commentaires
Paysage aux aloès dans la région de Tanger

Paysage aux aloès dans la région de Tanger
Eugène Delacroix

En 1997, lors d’un voyage au Maroc, nous avions fait un détour à Larrache, petite ville du bord de l’Océan, où se trouve la tombe de Jean Genêt. De ce voyage, j’avais rapporté quatre nouvelles « marocaines », issues de rencontres et d’impressions. Ces nouvelles sont pour moi ce que sont les dessins ou les aquarelles des voyageurs, une manière d’inscrire un lieu en soi, de donner un peu de stabilité à l’éphémère des souvenirs dont, ne sachant dessiner, je transforme le ressenti immédiat en histoires que j’espère universelles. Cette période de mon travail était aussi, il faut le dire, marquée par la lecture de J.M.G. Le Clézio et particulièrement par ses recueils de nouvelles comme Mondo ou La ronde… Texte des origines, origine d’un texte. Voici une des nouvelles de cet ensemble intitulé Triste comme la pluie.

 

 

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Face à l’Océan

Il ne connaît d’autre horizon que celui de l’Océan. C’est ici qu’il est né; ici qu’il a toujours vécu. Le seul voyage qu’il ait jamais entrepris a eu lieu un hiver, lors de la mort de son grand-père. On l’avait réveillé dans la nuit, assis à l’arrière d’une camionnette et il avait dormi pendant toute la route contre la cuisse chaude de son père. La maison de son grand-père, les montagnes, les chants du deuil étaient dans sa mémoire mêlés de froid et de fatigue, de la brume d’un rêve.

Lorsqu’ils étaient petits, lui et ses soeurs, son père racontait des histoires de vallées, de montagnes et de cols, des histoires de son enfance à lui, mais il les a oubliées. Son père est mort, ses soeurs sont parties se marier dans d’autres villes et il est resté seul face à l’Océan, dans la maison tenue par sa mère.

Elle, du moins, est comme lui. Elle n’a jamais quitté l’Océan. Elle n’a jamais respiré qu’un air chargé d’embruns et les tombes de ses aïeux sont là-haut, derrière le fort, au cimetière. Du moins elles y étaient, car une partie du cimetière s’est effondrée dans l’Océan une nuit de tempête le précédent hiver.

Quand il était petit, il allait à la plage avec les autres enfants et il ramenait chez lui des coquilles vides et nacrées que sa mère jetait au bout de quelque temps sur un tas derrière la maison. Ensuite il est allé à l’école, mais pas longtemps, car sa mère l’a envoyé travailler.

D’abord, il a travaillé au port mais, comme sa vue n’était pas assez bonne pour recoudre les filets, on ne l’a pas gardé. Il ne pouvait pas non plus porter de lourds colis, son dos était fragile. Heureusement, le marchand de graines l’a pris à son service et depuis, il vend pour lui des cacahuètes au bord de l’Océan.

D’autres vendeurs vont à la plage ou restent sur la Grand-Place, sous les palmiers. Là, ils peuvent parler entre eux, faire un tour au café ou regarder les filles à la sortie de l’école. La Grand-Place est jolie; elle est ombragée et fleurie. Les hautes maisons à arcades qui la bordent offrent le spectacle animé de leurs larges balcons, comme un cinéma permanent. Lui, il s’installe plus loin, sur un coin de trottoir, contre la balustrade d’où tombent à pic les rochers sur l’Océan. C’est le plus bel emplacement de la promenade de l’Océan. C’est le plus bel emplacement du monde.

Il voit s’approcher les touristes qui ne s’en doutent pas encore. Ils ont posé leurs bagages à l’hôtel, ils ont fait halte à une terrasse de café de la Grand-Place, ils ont demandé la direction de la mer et on leur a dit de prendre cette rue-là. Il les voit avancer vers lui, sans se douter de rien, lorsque soudain… Soudain ils perçoivent le grondement de l’Océan et la brise marine agite leurs chevelures. Ils accélèrent. Ils traversent la rue et se jettent contre la balustrade.

Là, il le voit bien, ils ont un choc. Ils respirent plus vite. Ils crient et se débattent comme des noyés. Il leur laisse quelques secondes puis, vite, comme un oiseau timide, il jette son cri: cacahuètes !!

Il y a en qu’il fait s’éloigner mais d’autres se détournent de l’Océan pour le regarder. Le spectacle qu’il leur offre, avec son visage rond et son panier rempli de graines, en apaisent plus d’un que la beauté dépasse. Alors ils lui achètent des cacahuètes.

Des touristes, il y en a presque toute l’année. L’hiver seul, avec ses tempêtes et ses journées courtes, est la saison durant laquelle il n’y a pas de touristes. Mais sur la promenade, il s’installe quand même car parfois lorsque le soir est beau, viennent y flâner ses compatriotes.

La balustrade face à l’Océan est le lieu de tous les rendez-vous. Lui, le discret Akim, il fait semblant de ne pas les regarder, ces amoureux, ces jeunes garçons attirés par d’autres, ces filles trop fardées, ces malfrats aux cheveux luisants… Il s’est imposé dans le paysage, comme le banc, le parterre de fleurs fanées, les lampadaires. Ceux qui se donnent rendez-vous à la balustrade lui achètent des cacahuètes sans jamais penser qu’il est le témoin de leurs errements.

Or, un soir, comme il tardait à remballer son étal, un jour venteux d’automne sans clients, survint une jeune fille qu’il connaissait de vue. Comme lui, elle vivait seule avec sa mère et il avait entendu dire en ville que sa mère la laissait badiner avec les hommes, et même, l’y encourageait. Bref, une fille de peu, que les honnêtes gens évitaient.

Elle portait une robe trop courte qui laissait voir ses genoux ronds. Ce n’était pas vraiment comme il fallait, mais Akim la trouvait jolie. Elle s’approchait d’un pas dansant, sans faire attention à lui. Un sac minuscule balançait à son bras. Elle devait avoir rendez-vous.

Elle s’assit sur le banc, étalant avec soin sa robe sous elle, comme une corolle, puis elle sortit de son sac un petit miroir où elle vérifia l’ordonnance exacte de son visage, lissant ses sourcils à l’aide d’un doigt léché hâtivement, grattant une impureté sur sa joue. Soudain elle se tourna vers lui. Sans doute l’avait-elle aperçu dans son miroir.

– Tu n’as vu personne ?

– Non.

– Ah.

Elle continua à se regarder dans le miroir.

Le soleil descendait sur l’Océan. Akim en était bouleversé. Bien qu’il ait assisté à des centaines de couchers de soleil, il trouvait chaque coucher de soleil plus beau que le précédent. C’était un moment important pour lui car à l’instant précis où le soleil disparaissait dans les flots, Akim faisait un voeu. Il fallait que ce soit au moment exact où le soleil disparaissait, ni trop tôt, ni trop tard. Parfois, Akim savait que son voeu ne serait pas exaucé, qu’il l’avait formulé au mauvais instant, trop en avance ou en retard car le soleil ne disparaissait jamais deux fois de la même façon et le surprenait.

C’était sa mère qui lui avait parlé des voeux. Elle le tenait de sa mère à elle. Akim ne voulait pas savoir si c’était des histoires de femmes ou pas. Il trouvait cela merveilleux ce lien avec l’Océan. Par ces aveux qu’il faisait de sa faiblesse d’homme à la puissance océane, il s’offrait de grands instants d’émotion, de vécu absolu qui n’appartenait qu’à lui. Personne ne pouvait les lui enlever, mais pour quelqu’un qui l’aurait mérité, il était prêt à partager un peu.

La jeune fille, même toute mignonne, balançait ses jambes sous le banc et le gênait pour se concentrer sur le soleil. Il le lui dit.

– Arrête de bouger !

Elle était stupéfaite. Ses yeux s’ouvraient comme des coquillages et elle battait des cils.

– Moi, je bouge ? T’es fou mon garçon ?

Tout le monde était toujours très familier avec lui mais elle, elle était presque affectueuse.

– Tu bouges tes jambes et ça me gêne pour regarder le soleil descendre dans l’Océan. Si je rate le bon moment, mon voeu ne sera pas exaucé.

Il voyait bien qu’elle le prenait pour un bêta, qu’elle avait envie de se moquer, de l’envoyer balader, mais au mot « voeu » elle parut intéressée et demanda des précisions.

– Et ça marche ?

– J’ai fait un voeu pour que ma mère guérisse, elle a guéri. J’ai fait un voeu pour le retour des pêcheurs le lendemain de la tempête et ils sont revenus. Et l’autre jour j’ai fait le voeu de me marier. On verra bien… C’est progressif. Au début, je demandais des choses simples. Maintenant j’essaie des choses plus compliquées. De toute façon, il faut formuler son voeu précisément quand le soleil disparaît dans l’Océan et ce n’est pas évident. Parfois, il faut recommencer plusieurs jours de suite le même voeu car l’instant précis est difficile à saisir.

Elle parut intéressée par la question. Se levant du banc, elle s’appuya contre la balustrade. Elle regardait droit devant elle. Puis, elle dit:

– Moi, je voudrais partir de l’autre côté de l’Océan.

Aller de l’autre côté ? Il regarda l’Océan. Il ne l’avait jamais considéré de cette manière, comme un espace à franchir. L’horizon lui avait toujours semblé une barrière infranchissable, l’abîme où le soleil disparaissait chaque jour. L’Océan était un peu comme le linceul du temps. Il savait bien sûr qu’au-delà aussi il y avait de la terre et des hommes. Il fallait être vraiment idiot pour ne pas le savoir. Mais pourquoi traverser, aller de l’autre côté ? Il demanda:

– Pourquoi ?

Et pour la première fois elle le regarda. Elle était très solennelle.

– De l’autre côté, tout est possible.

Si tout était possible dans la réalité, c’était encore mieux que de faire des voeux. Mais il doutait.

– Comment tu sais ?

– C’est un touriste qui me l’a dit. Lui, il est né ici. Il ne possédait rien et il savait qu’il ne posséderait jamais rien de toute sa vie. Alors il est parti. Il est allé de l’autre côté. Et maintenant, il est riche, il a une famille, une femme blonde, un magasin. Il revient ici comme un touriste. Regarde.

Elle sortit de son sac un petit carnet à tranche dorée avec un petit crayon accroché dans une minuscule boucle de cuir. Elle ouvrit le carnet et lui montra les mots que l’homme y avait inscrits. Akim lisait mal mais il déchiffra quand même une adresse inscrite en gros caractères.

– Il possède un magasin de maroquinerie, un magasin très chic, il m’a dit. Tu sais: c’est pour partir que je travaille…

Akim releva la tête: le soleil avait disparu.

– C’est raté pour aujourd’hui.

Elle était désolée et pour se faire pardonner lui acheta un cône de cacahuètes qu’elle lui proposa de manger avec elle. Il refusa, un homme s’avançait vers eux. La petite se leva et s’en alla avec l’homme du côté de la forteresse en ruine. Elle avait laissé le petit cône de papier rempli de cacahuètes posé sur le banc. Akim se dit qu’il lui en donnerait un autre à l’occasion, mais il ne la revit pas de sitôt et il l’oublia.

A la maison, la mère grondait Akim. Il ne rapportait pas assez pour faire le marché ! Il ne faisait pas d’efforts pour trouver un métier d’homme ! Les cacahuètes, c’était bon pour les enfants. Lorsque le soir, il s’endormait la tête dans les bras affalé sur la table, sa mère le réveillait: comment faisait-il pour être fatigué, lui qui ne bougeait pas de son coin de trottoir le jour durant, ne faisant rien d’autre qu’attendre ? Ah, s’il était comme ses cousins partis chercher fortune ! Ah, s’il avait été moins paresseux et fait carrière dans l’administration !

Akim entendait sans écouter. Il n’imaginait pas se tenir ailleurs que sur la balustrade face à l’Océan. Les gris, les bleus et les verts s’entremêlant, les écumes, les rouleaux, le grand calme, les grandes tempêtes, lui suffisaient. Parfois même, c’était trop beau pour son coeur éclatant de gratitude. Il aurait bien voulu, seulement, une épouse. Elle aurait tenu tête à sa mère et il lui aurait ramené des coquillages nacrés dont elle aurait fabriqué des colliers. Mais, comme ses voeux souvent se réalisaient, quelques années plus tard, Akim épousa une des filles du marchand de graines.

Elle n’était ni très jolie ni très aimable, et le considérait même comme très inférieure à elle, mais il était content d’avoir une femme et bientôt il eut une fille, puis un fils. Il leur ramenait des coquillages que sa femme jetait sur un tas derrière la maison. Il tentait bien de l’amadouer mais elle avait toujours aux lèvres des chapelets de récriminations. D’ailleurs, partout où il passait, Akim surprenait les mêmes rengaines.

Un jour, le marchand de graines, son beau-père, voulut se retirer du commerce. Il avait une maison avec un jardin d’orangers quelque part plus au sud et désirait s’y rendre pour s’asseoir à l’ombre et tirer sa pipe. Il proposa à Akim de gérer le magasin. L’odeur grasse de l’arrière-boutique ? Son obscurité permanente ? Akim pensait aux vagues et les chocs sourds qu’elles faisaient en frappant les rochers vibraient en lui rien qu’en les évoquant, réveillant l’odeur fraîche de l’écume qui, de mémoire, le faisait frissonner. Il refusa la proposition de son beau-père. « Tu ne quitteras donc jamais l’enfance… », lui dit l’homme un peu surpris.

Quand la femme d’Akim apprit la nouvelle, elle qui avait bataillé des années durant pour amener son père à faire cette proposition, elle mit quatre chemises dans un sac et poussa Akim dehors. Rouge et échevelée, elle criait. Elle saurait bien se passer d’un homme ! Elle ne nourrirait pas un paresseux ! Tout au plus, pouvait-il continuer à vendre des cacahuètespour elle…

Les années passèrent. Akim vendait ses cacahuètes face à l’Océan. Plus pittoresque encore qu’autrefois, il avait des cheveux touffus grisonnants et des vêtements qui tombaient en lambeaux. Sa vue, qui n’avait jamais été très bonne, baissait de jour en jour et bientôt il serait aveugle.

Souvent, on l’apercevait qui parlait tout seul. Ses enfants avaient honte de lui et l’ignoraient. Pourtant, à le croiser sur la promenade du bord de l’Océan, il avait l’air heureux.

Cela éclatait de tout son être, de son regard, de son sourire, du port même de son buste de petit homme. Ce n’est pas si courant un homme heureux; c’est même un beau spectacle à ne pas rater… Pourtant, on avait transformé la balustrade et un escalier descendait vers l’Océan vers une plage où l’on avait apporté du sable. Sur l’autre plage, celle de l’estuaire, on avait construit un complexe moderne pour les vacanciers étrangers. Akim n’avait pas une vue suffisante pour en admirer la laideur achevée et le bord de l’Océan était resté pour lui le plus bel endroit du monde.

Un après-midi de forte chaleur, seul sur la promenade de l’Océan, Akim sentit la brûlure du soleil et marcha vers la forteresse. L’endroit était toujours aussi sinistre et de plus en plus éboulé. On parlait de le raser. Dangereux les jours de grand vent, il n’abritait plus les amours de personne, mais un jour chaud comme ce jour-là, offrait de beaux coins d’ombre. Akim s’allongea sous un figuier dont les feuilles embaumaient.

Quand il rouvrit les yeux, un homme était assis à ses côtés. Complètement hébété, il crut être revenu au temps de son enfance et reconnaître son père en la silhouette de l’homme assis. Il plissa les yeux. L’illusion se dissipa. « Je cherche le cabanon, il y avait un cabanon ici autrefois. »

L’homme évoquait le petit bâtiment qui restait d’une tour de guet et qui avait longtemps abrité les rendez-vous des amants illicites. « Effondré dans l’Océan. Comment vous connaissez ? » Akim bougonnait, mécontent d’avoir été surpris dans son sommeil par cet étranger dont la haute taille et le teint clair désignaient, il le voyait bien maintenant, un homme du nord et qui pourtant, parlait sa langue.

– Je suis né ici. Je suis parti lorsque j’avais vingt ans. Peut-être me reconnaissez-vous ? Je…

Akim n’avait pas envie de se souvenir s’il avait connu cet homme autrefois. Il ressemblait trop à ces touristes sans âge qui descendaient au complexe et ne se risquaient jamais en ville qu’en groupes criards.

– Je suis presque aveugle.

L’homme le considéra.

– Peut-être est-ce mieux. C’est devenu tellement laid ici.

Akim ferma les yeux. Comment osait-il ? Le plus beau paysage du monde.

L’homme continuait à parler. Il lui faisait, semblait-il, une proposition. Il lui promettait fortune et plaisirs s’il acceptait d’échanger sa place avec la sienne. Ils n’avaient plus, ni l’un ni l’autre, beaucoup d’années à vivre et ainsi, ils pourraient tous deux goûter à des vies qu’ils ne connaissaient pas. Lui reviendrait ici, au village, Akim irait découvrir l’autre côté.

Akim frissonnait. La voix de l’homme le traversait comme la lumière traverse le cristal. Il n’osait demander « pourquoi ». Il sentait là, toute proche, une force de corruption qui pourrait le dépasser s’il n’y prenait garde. Sans rouvrir les yeux, il demanda: « Et de l’autre côté, tout est possible ? » « Oui », répondit l’étranger, « de l’autre côté, tout est possible. » La tentation était forte mais Akim souleva les paupières et vit le soleil plonger dans l’Océan. C’était l’instant idéal. Il cria à l’intérieur de lui-même: « Qu’il disparaisse! « 

Quand il se retourna, l’homme avait disparu.

 

 

 

 

 

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